Smart city, le 31 juillet 2018 est une date à retenir

25 septembre 2018by Didier GauërArchitecture et inspirations1

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Un nouveau pas est franchi dans le déploiement de la ville intelligente

smart city projetLa notion de smart city, de la ville et du bâtiment intelligent a été lancée par les industriels d’informatiques, puis des acteurs numériques.
Une nouvelle date à retenir  est le 31 juillet dernier.  Ce jour, Google au travers sa filiale Sidewalk labs reçoit l’agrément des autorité publiques de Toronto (le Waterfront Toronto board) pour construire un quartier sur 325 hectares nommé Quayside.

Un quartier truffé de capteurs et de caméra pour résoudre tout problème du citadin, grâce à la donnée collectée et analysée.  Après une étape de ‘pilotes’ dans le monde, comme à Songdo en Corée du Sud (avec Cisco, dès 2003) et le programme “Smarter Cities Challenges” lancé par IBM, nous passons à l’étape suivante. Mais, cette fois-ci,  avec le maître du monde, Alphabet.

Le projet Sidewalk labs

Sidewalk labs, est une entité d’Alphabet (dont fait partie Google).

L’entreprise va tester à Toronto une ville avec une boucle numérique fermée pour collecter les données d’usages et ajuster ainsi le fonctionnement du quartier et des bâtiments.

Sidewalk labs incarne un « idéal » de performance urbaine. Mais, avec une vision totalement centralisatrice de données (collecte, stockage, échanges, diffusion, création de contenu et exploitation).
Cette diversification des Gafam sur les services urbains est monopolistique. C’est visiblement dans leur ADN.

Le concept de Smart city a le vent en poupe

La vision de la ville intelligente est de restructurer les systèmes des services urbains et des bâtiments à partir des technologies de l’information.
Rien de mal à cela, à priori. Le succès conceptuel ne faiblit pas, tant il apporte une promesse providentielle de solutions à tous nos maux citadins.
Le paradigme de la ville intelligente a aussi colonisé l’esprit des décideurs politiques.
Le maire devrait ainsi passer du « maire constructeur » au « maire de la maintenance durable ». Il pourrait enfin avoir une vision du coût global à longue terme des services urbains?

La smart city est liée au concept de hybridation sectorielle des acteurs

Le thème smart city est un nouvel eldorado de très grands acteurs de services aux collectivités. Ils ont compris qu’il faudra apporter une offre hybride avec la gestion cohérente de tous les flux (énergie & eau & trafique & déchets).
On parle dans un langage technocratique de la « hybridation sectorielle ». On promet aussi l’intégration éventuelle de la coproduction publique et privée.
La notion de l’économie circulaire est également abordée et largement positivée.
On dit souvent moins, que ceci induit indirectement à regrouper au sein d’un seul géant toute l’orchestration de la « smart city ». Induisant également une dépendance contractuelle et fonctionnelle, difficile à contourner par la collectivité.

Un nouveau modèle économique devra émerger

Le fait est, que le modèle économique de la smart city est plus simple à envisager, lorsque l’acteur aborde les problématiques urbaine de manière holistique.
En France, nous allons trouver sur ce segment les grands du service aux collectivités : Bouygues, Vinci, Véolia.
Ces acteurs recherchent un modèle économiquement viable. L’économie réalisée sur une activité par une meilleure gestion, signifie autant de rentabilité à trouver ailleurs, par exemple, sur un nouveau service.

Un exemple :

La production individuelle de l’énergie réalisera des économies de consommation. Elle doit permettre, par exemple, de nouveaux modes de facturation de services, ou la mise en oeuvre d’un autre service collectif.
Le modèle de la smrt city visant à optimiser, donc souvent” à moins consommer”. Il nécessitera par conséquence la concentration des acteurs. Sauf à favoriser l’émergence de nouveaux opérateurs spécialisés et low-cost. Mais, qui opèrent dans un modèle économique, qui ne correspond pas aux acteurs traditionnels du secteur en place.

La smart city serait la solution miracle à nos difficultés citadines et climatiques?

Le concept de smart city est présenté comme une solution à nos préoccupations climatiques, énergétiques. Parfois également à l’effondrement de la sécurité ou à l’engorgement des réseaux de circulation.
Le bâtiment, en Europe représente 40% du coût énergétique, c’est donc un sujet central dans l’économie durable.
On parle toutefois moins de la consommation fulgurante des datacenters (voir notre article sur le sujet).

Le coeur de la smart city se trouve un ou plusieurs datacenter.

Une sorte de cœur-cerveau intelligent de la ville nouvelle, qui toutefois dévore énormément d’énergie pour fonctionner (voir notre article sur les datacenters). Ajoutons à cela la perspective de 50 milliards d’objets connectés en 2020.
Voilà une tendance lourde, un tsunami qui arrive sur nos territoires.
C’est aussi évidemment un centre de connaissance de notre quotidien.
Ceci suscite également des inquiétudes légitimes de citoyens.
Yuval Noah Harari l’exprime cela de manière alarmiste (ou ironique) en parlant de la Cisjordanie. Pour lui, c’était la première smart city du monde . Disons, qu’on y a testé tout ce qu’il permet de contrôler un être humain à distance.

Vers une révolution des usages ?

En dehors de la logique énergétique, il s’agit aussi d’une possible révolution des usages dans la cité.
Le concept de ville intelligente par l’intégration de la technologie numérique inclut cinq éléments-étapes.

  • La première étape concerne la maintenance et l’exploitation optimisée. Il s’agit d’abord d’une meilleure gestion énergétique de tous les flux (déchets, eaux, énergie).
  • Dans un second temps, on parle d’ une meilleure organisation des espaces communs. Par exemple, optimisation des parkings et des transports.
  • Ensuite, grâce aux data collectées, en envisage l’émergence de nouveaux services et usages des bâtiments et des espaces publiques.
  • Et finalement, espérons-le, c’est la naissance d’une nouvelle esthétique architecturale des villes. Grâce à une nouvelle répartition plus imbriquée des espaces dédiés à la vie privé et la vie publique.
    (Nous consacrons un autre article sur le questionnement esthétique que pose la smart city dans une architecture « alter-moderniste industrielle ».)
Quelques exemples de modification d’usages
La limite entre la vie privée et le travail

La révolution numérique a progressivement retracé les limites entre le privé et le public et nos espaces de vie en sont affectés.
Construire encore aujourd’hui le bâtiment avec 150 appartements pour une famille ‘moyenne’ avec 2 enfants, sans aucun espace de partage et de services communs intégrés, semble convenir à une autre époque.
Le télétravail se développe, ce qui affecte forcément les espaces de vie, mixant la vie privée et le travail. Le besoin de transport en est également modifié. De facto, ceci affecte l’organisation des espaces de toute la ville.
Le 20ème siècle avec le développement de véhicule privé a éclaté la ville en zones éloignées et spécialisées en commerce, en travail et en sommeil.

La smart city, va-t-elle retrouver une plus grande mixité des espaces de vie ?

Les nouveaux usages au travail

Les entreprises modifient aussi les usages de la ville. Par exemple, en partageant les espaces en version co-working et intégrant  le télétravail.
Il est logique de concevoir désormais une plus grande diversité des espaces de travail. Mais aussi, il est possible de démultiplier les sites de travail d’une entreprise, redistribuer les salariés sur plusieurs sites en partageant les espaces. Ce qui peut rapprocher chacun de son lieu d’habitation et limiter les déplacements dans la ville.

Nous observons avec nos clients, que le même phénomène touche l’enseignement privé.  Les pratiques innovantes pédagogiques modifient sensiblement l’organisation spatiale des écoles.

L’accroissement du travail indépendant retrace également la ligne entre l’espace privé et professionnel.

L’économie de partage et la coproduction

L’économie de partage apporte une nouvelle dimension de l’occupation des espaces privés. Elle affecte aussi des espaces communs. En effet, nos appartements vides se partagent pour ajouter virtuellement une infrastructure hôtelière.

Les villes commencent à participer à la production de leur nourriture et de leur énergie.
Les villes modernes limitent l’approvisionnement à partir des zones de production éloignée.  Les micro-hubs distribués en zone urbaine réorganisent les modalités de livraison.

L’intégration des infrastructures numériques distribuées au sein des cités.

Nous avons déjà consacré un article sur la logique de data centers distribués.
L’exemple typique est le serveur de data intégré dans les bâtiments collectifs. La chaleur utile produite par ce mini serveur décentralisé est récupérée par la chaudière numérique.

L’architecture ne serait-elle pas impactée par de tels changements ?

C’est impossible. L’architecture a toujours eu une fonction sociale et à ce titre elle configure les espaces de vie.
Il est naturel d’attendre de l’architecture d’autres fonctions qu’il y a 100 ans.
Il est normal d’intégrer les possibilités offertes par les nouvelles technologies.
L’architecture va évidemment aussi devoir construire une nouvelle relation avec l’environnement modifié de la cité et de la nature. Elle devra introduire une plus grande interaction avec l’homme habitant son espace, en s’appuyant sur les données numériques. C’est un mouvement irréversible.
Il est toutefois possible, que ces changements soient relativement progressifs et subtiles dans les villes déjà existantes.

La concentration des acteurs en présence est  un sujet d’interrogation légitime

Doit-on observer avec inquiétude la concentration des acteurs qui sont des opérateurs issus de la nouvelle économie numérique? Ou encore en France, des consortiums de service?
Le concept de smart city est en passe d’être récupéré, comme dans presque tous les domaines de notre vie, en occident par les GAFAM (Google, Apple, Facebook, Amazon & Microsoft). Mais aussi par les  NATU (Netflix, Airbnb, Tesla, Uber).
En Asie et ailleurs, ce seront les BATX (Baidu, Alibaba, Tencent et Xiaomi).
Certains de ces géants, abordent déjà en parallèle l’épineuse question de la consommation énergétique des datacenters.
Facebook, Google et Microsoft se positionnent désormais aussi sur le secteur de l’énergie !

La concentration des acteurs peut-elle conduire vers un appauvrissement culturel ?

La première ‘culture’ des acteurs des projets de smart building/city est technologique.
Souhaite-t-on un processus mondial où nos cités seraient pilotées par les géants privés technologiques ?
Les sujets largement débattus et visibles portent sur le risque pour la démocratie,  représenté par un acteur unique, détenteurs de tous nos datas.
A l’échelle d’une ville, il s’agirait d’un prestataire qui rendrait le pouvoir publique et les citoyens totalement captifs de son emprise.
La concentration parmi de grands acteurs capables de proposer une solution globale est déjà en marche.

Le ciment de la ville de demain sera fait de réseaux et de données informatiques.

Les BIG tech transforment depuis des décennies l’économie, les pratiques sociales, mais demain transformeront-ils également nos espaces de vie?

Nous devons sans doute envisager une logique plus distribuée. Injectant dans notre interrogation la recherche de sens et de l’humanité.
– Voir aussi l’article sur les datacenters et les services numériques décentralisés.
– Egalement,  l’article sur le rôle de l’architecture dans l’ère numérique.

La compétence des acteurs publiques en France, est -elle au rendez-vous ?

Les élus doivent sans doute être mieux accompagnés pour faire face à des promesses des géants de service qui promettent de résoudra toute défaillance actuelle urbaine de façon holistique.

Seuls face à Google ou Bouygues, ils risquent de devenir désarmés. Ils doivent gérer de nombreux problèmes de la ville, sans envisager forcément des alternatives moins centralisatrices.
La situation varie cependant d’une ville à une autre, selon la personnalité des maires.
Nous en sommes encore aux expérimentations locales, pragmatiques et limitées, notamment à cause de la réglementation (toujours en retard d’une décennie). Mais l’histoire s’accélère.

Comment réfléchissent nos acteurs institutionnels qui pilotent la stratégie territoriale ?

Il est édifiant de lire les sujets de réflexion d’un récent colloque « Les enjeux prospectifs des territoires et co-construction des stratégies ». Ce récent colloque (sept. 2018) est animé par de nombreux acteurs nationaux :  CCI,  instituts et centres d’études qui élaborent les stratégies territoriales. En théorie, les acteurs bien placés pour se poser de bonnes questions. Force est de constater que leurs préoccupations restent trop théoriques. Il s’avère que nous sommes loin du pragmatisme nécessaire pour aborder l’enjeu.

Voilà quelques extraits de textes du colloque qui peuvent laisser perplexes :

 « L’économie de la fonctionnalité et de la coopération consiste à produire des solutions intégrées de biens et de services, basées sur la vente d’une performance d’usage ou inscrites dans une dynamique territoriale centrée sur les enjeux du développement durable. « 

Ou un autre sujet particulièrement clair où l’auteur s’exprime ainsi:
 « Prospective et projet de territoires: quels dispositifs et méthodologies interdisciplinaires?
…Elle (l’intervention),  s’attachera ….à clarifier les décalages (twist) d’échelles (temporelles et spatiales), d’acteurs (pluridisciplinarité/interdisciplinarité, participation ouverte) et d’approches (crise, préférable, technologie) associés à cette transition.
La matrice proposée pour rendre compte de ces transitions s’appuie sur un travail collectif d’état de l’art des exercices de prospective complété par l’analyse de projets menés au …..

Sommes-nous certains de se poser de bonnes questions? Avons-nous un bon niveau d’intervenant dans nos infrastructures territoriales ?  Disons même, avons-nous de bons interlocuteurs tout court?
Il devient évident que la filiale américaine de Sidewalk labs, n’abordera pas les priorités d’aménagement territorial de cette manière.

Nos acteurs nationaux privés versent dans un autre language.

Les grands entreprises rompues aux relations avec les collectivités ont tendance à simplifier et à dédramatiser.
Vinci énergies présente des composantes de la ville intelligente comme une simple « optimisation de réseaux de transport, d’énergie, d’éclairage, smart grids et réseaux de communication ». Ceci au travers plusieurs filiales comme Axians, Citeos.
Une vidéo ‘joyeuse’ nous explique, avec des images infantiles, cette future ville ultra bien pilotée par la maison Citeos.
Une belle promesse “de la ville plus agréable” en mode bisounours. Il suffit simplement d’ajouter des milliers de capteurs un peu partout sous nos pieds.

Bouygues, nous a produit une version de vidéo dans la même veine, ventant la solution tout azimute de sa ‘citybox’. Notons aussi la version en techno-langage de Schneider electric. Ou encore les packs  UrbanX de Vinci, très marquetés, pour rendre l’offre la plus lisible et simple.
Tout est facile, rien n’est compliqué, à l’image de la box WIFI dans votre salon. Sauf que nous nous situons à l’échelle de la ville. Et surtout, tout est ‘clé-en-main’.

Les intervenants parlent ensuite essentiellement Planning & Process & Technologie et les indispensables Capteurs.
Il s’agit pour eux forcément d’un modèle économique circulaire et centralisé. On n’aborde pas réellement l’impacts sur l’architecture et la société.

Les risques d’emballement ?

Le problème n’est pas la technologie, ni les possibilités qu’elle offre.
Ni une perte de « l’humanité » évoquée fréquemment par les armistes, dès qu’on aborde la nouvelle technologie.
Mais, principalement du degré acceptable de la concentration. Une logique trop centralisée dans les solutions envisagées posera un réel problème de dépendance et d’uniformisation.
Il est fort à parier qu’une marie pourrait acheter demain une nouvelle solution Smart city packagée, clé-en-main et bien marquetée.
Par conséquent, présentée comme plus simple, car ‘holistique’ et conçue pour la future organisation cohérente de la ville.
En apparence, cette “BOX de service” sera plus facile à mettre en œuvre et plus économique que les solutions plus distribuées.

Peut-être même, cette offre serait un jour présentée par un VRP d’une grande BIG TECH de type Xiaomi.
Ce géant a déjà déménagé les datacenters en dehors de la Chine. Comme l’expliquait très précisément Hugo Barrat sur son compte FB en 2014, lorsqu’il travaillait chez Xiaomi (après Google et juste avant d’aller chez Facebook).
https://www.facebook.com/hbarra76/posts/10152317572156612

A qui allons-nous donner les clés de nos villes?

Les explications des grands acteurs sont bien plus simples à comprendre que le colloque prospectif de la Datar.
Il suffit de regarder les vidéos de présentation du projet Quayside par Sidewalk lab à Toronto.
Mais à Toronto, les citoyens ne sont pas tous enchantés par le projet. Ainsi, lors de l’enquête publique, ils appelaient aussi le Quayside project:
« dystopian technocapitalist hellscape ». On peut le traduire par l’enfer utopique techno-capitaliste.

 

Sources intéressantes :

https://youtu.be/xQYSy8w9j5c
https://www.sidewalklabs.com/
https://www.youtube.com/watch?v=Rn6I584YNk8
https://www.youtube.com/watch?v=Rn6I584YNk8https://mbamci.com/les-batx-plus-forts-que-les-gafa/
https://www.washingtonpost.com/news/theworldpost/wp/2018/08/08/sidewalk-labs/?noredirect=on&utm_term=.029e148fec3d
https://www.youtube.com/watch?v=P9SyKrBC5VIhttp://www.ccic-cerisy.asso.fr/territoires18.html

Une autre façon de voir la smart city est bien décrite par  ici : https://youtu.be/S4evVoxzcN4

Didier Gauër

Architecte DPLG depuis 1986 et fondateur de l'agence d'architecture Zebrand’co, Didier est spécialisé en architecture des établissements d'enseignement supérieur. Sa passion : concevoir des environnements et espaces pour favoriser le bien-être des étudiants et l'innovation pédagogique des enseignants. Education#Architecture.

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